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Une charte sans sanction, une coordination de cartel

La Maison-Blanche a fait signer aux six principaux fournisseurs de modèles un code de bonne conduite volontaire d’une page. L’absence de contrainte juridique n’est pas le seul problème: le texte institutionnalise une coordination horizontale entre concurrents, sans contrôle extérieur. Pendant que l’AI Act européen se déploie déjà affaibli, la charge de la preuve reste chez les utilisateurs.

Par Quentin Dugauthier ·

Illustration : Une charte sans sanction, une coordination de cartel

Un engagement volontaire, quatre niveaux de contrôle

Le 29 septembre 2026, les dirigeants d’OpenAI, Anthropic, Google, Meta, xAI et Nvidia ont signé à la Maison-Blanche un code de bonne conduite volontaire. Les dirigeants présents vont d’Elon Musk à Dario Amodei, en passant par Sundar Pichai et Jensen Huang [1]. Le texte tient sur une page et se présente comme contraignant «sur le plan moral», pas juridique [2]. Il prévoit quatre niveaux: des contrôles internes robustes, une équipe interne dédiée, un évaluateur externe, puis un comité indépendant rattaché au conseil d’administration [3]. Les domaines cités sont la cybersécurité et la biosécurité, avec l’objectif de prévenir la libération d’agents pathogènes ou de dangers chimiques sudinfo.be.

La règle écrite par les régulés

La question n’est pas de savoir si l’IA est dangereuse, mais qui définit les seuils. Dans ce dispositif, les six entreprises signataires fixent elles-mêmes les contrôles, choisissent les évaluateurs externes et siègent au comité chargé de revoir les évaluations. Mark Zuckerberg a résumé le mécanisme: les grandes entreprises du secteur vont «se donner des notes les unes aux autres, ce qui est bien mieux que de se noter soi-même» [4]. Le texte prévoit aussi qu’elles se réunissent «régulièrement pour établir des normes et des bonnes pratiques» sudinfo.be. La norme n’est donc pas produite par un tiers, mais par les entités régulées.

David Krueger, professeur à l’Université de Montréal, juge la charte «décevante et insuffisante» [3]. Il souligne que les mesures restent vagues et pourraient être mises en œuvre de façon «extrêmement limitée» ou «superficielle» sans produire d’effet [3]. L’autoréglementation a déjà été essayée «sans succès», et les lobbyistes continuent d’essayer d’éviter la réglementation [3].

Au-delà du contrôle: une coordination de cartel

Le texte ne crée pas seulement un contrôle faible: il fournit un cadre permanent de concertation entre concurrents. Les signataires se réunissent régulièrement pour établir des normes, échanger sur les évaluations et aligner leurs bonnes pratiques. En pratique, la Maison Blanche fournit la justification requise pour la création d'un Cartel de l'IA américain. La coordination ne porte pas ici sur les prix ou le partage de marché, mais sur les standards, les seuils de risque et les procédures d’audit. Les effets de structure sont comparables:

  • verrouillage normatif par les acteurs dominants;
  • sélection des évaluateurs externes par les entités évaluées;
  • asymétrie d’information vis-à-vis des utilisateurs et des autorités;
  • barrière d’entrée pour les acteurs non signataires, notamment européens ou chinois.

Ce type de gouvernance peut renforcer la sécurité si les contrôles sont réels. Mais sans supervision indépendante, il peut aussi figer l’oligopole et déplacer la concurrence vers des normes écrites par les plus puissants. The Guardian analyse la séquence comme une consolidation du pouvoir de la Maison-Blanche et des fournisseurs, sans création de contre-pouvoir indépendant [5].

L’AI Act et la charge de la preuve

Face à l’AI Act européen, le contraste est utile. D’un côté, un règlement contraignant, avec des catégories de risques, des obligations de documentation et des sanctions théoriques. De l’autre, une charte volontaire d’une page, sans sanction. Mais le modèle européen entre en application de manière progressive, avec des délais, des exemptions et des imprécisions qui laissent aux acteurs des marges importantes, comme le soulignait Hervé dans son récent article. The Readiness Project. La comparaison pertinente n’est donc pas entre régulation forte et absence de régulation, mais entre deux formes d’affaiblissement: l’une par vide juridique, l’autre par dilution progressive des contraintes. Les deux posent le même problème de conformité et de charge de la preuve.

La Chine n’est pas signataire et n’apparaît pas dans ce cadre. La Maison-Blanche a construit ce texte comme un instrument de compétition technologique, pas comme une gouvernance multilatérale. Donald Trump a officialisé l’appellation «super intelligence» pour remplacer «intelligence artificielle», un changement de vocabulaire sans effet sur les risques concrets, comme l’a relevé le sénateur démocrate Mark Warner [4]. La présence d’Elon Musk aux côtés du président illustre la concentration du pouvoir, mais n’ajoute aucune garantie opérationnelle.

Eric Barbry, avocat, estime qu’on ne peut pas «balayer d’un revers de la main» cet engagement, dans un système où priment d’abord les usages et la jurisprudence [2]. Mais une charte sans contrainte ne déplace pas la responsabilité vers les signataires: elle laisse aux utilisateurs, aux intégrateurs et aux directions métiers le soin de vérifier eux-mêmes la robustesse, la traçabilité et la conformité des modèles qu’ils déploient. C’est exactement le coût de la preuve qui est transféré.

Ce que cela change pour les déploiements

Pour une direction d’entreprise, la question opérationnelle reste simple: une signature non sanctionnable engage-t-elle quoi que ce soit, ou déplace-t-elle le coût de la preuve vers les utilisateurs? La réponse est factuelle: sans obligation opposable, ni sanction, ni audit réellement extérieur, l’engagement ne crée pas de garantie transférable. Les directions techniques et achats devraient donc considérer cette charte comme un signal politique, non comme une garantie. Les contrôles internes qu’elle décrit peuvent être utiles, mais leur définition reste à la main des signataires sudinfo.be. Si une entreprise utilise un modèle d’un signataire, elle doit continuer à mener sa propre analyse de risque, à exiger des preuves d’audit et à encadrer contractuellement les usages. Sinon, elle accepte de porter seule les conséquences d’un engagement qui ne l’engage pas.


Sources

  1. Agence France-Presse, Tout savoir sur le code de bonne conduite signé par les géants américains de l’IA, Noovo Info, source, consulté le 1 octobre 2026
  2. AFP, Ce que l'on sait sur le code de bonne conduite signé par les géants américains de l'IA, Notretemps.com, source, consulté le 30 septembre 2026
  3. Ledevoir, source, consulté le 1 octobre 2026
  4. Sous la tutelle de Trump, les patrons de l'IA promettent de s'auto-réguler, La Gazette France, source, consulté le 1 octobre 2026
  5. Theguardian, source, consulté le 26 septembre 2026
  6. La Tribune - Rédaction, L'accord de la Maison-Blanche sur l'IA peut-il réellement ..., Latribune, source, consulté le 1 octobre 2026
  7. Sudinfo avec AFP, Ce que l’on sait sur le code de bonne conduite signé par les géants américains de l’IA à la Maison Blanche, sudinfo.be, source, consulté le 1 octobre 2026
  8. undefined undefined, Intelligence artificielle: Les géants de l'IA adoptent un code de conduite avec Trump, L'essentiel, source, consulté le 29 septembre 2026

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